Nuit de… pleine lune !
 
Ce matin, je me suis réveillée avec un souvenir qui date de plusieurs années.

Neige

C′était lors d′une belle journée ensoleillée d′hiver, alors que je faisais de la raquette dans le boisé, je vis une forme sur le lac au loin. C′était une silhouette humaine. Je n’avais pas vu âme qui vive depuis plusieurs jours. Qui cela pouvait-il bien être? Je n′avais pas encore la réponse que, sans trop savoir pourquoi, je dévalais maintenant la falaise en faisant de grands signes de reconnaissance avec mes bras.
J’étais très heureuse de ma nouvelle vie d’ermite et cette réaction excessive m’a surprise, je n’avais pas réalisé à quel point le contact humain m’avait manqué.
J’ai marché en direction du lac, la personne est venue à ma rencontre. C′était une femme. Elle avait l’air d’une grand-mère amérindienne, comme dans les livres mais elle avait de magnifiques yeux bleus intenses, un regard à peine supportable tellement elle semblait me lire l’âme, un sourire du cœur malgré quelques dents en moins, Je ne saurais dire quel âge elle avait, chose certaine, plusieurs saisons de soleil et de froid avaient marqué sa peau.
Nous nous sommes présentées et nous avons marché ensemble. Elle m’expliqua qu’avant elle venait régulièrement faire le tour du lac en raquettes, mais comme elle avait été malade, c’était la première fois cette année qu’elle le faisait.
Nous avons marché jusqu’à son camp de fortune formé d′un cercle de neige tapée au centre duquel cinq grosses pierres étaient disposées autour d′un feu. Elle m’a expliqué que c′est le demi-cercle naturel de thuya juste là qui l’avait incitée à choisir cet emplacement.
J’ai, en guise de respect, déchaussé mes raquettes avant d’y entrer. Elle a partagé avec moi un breuvage chaud très sucré. Elle m’a ensuite invitée à frotter les branches de thuya entre mes mitaines et à m’envelopper avec cette nouvelle énergie qui chasse les mauvais esprits. Juste avant de me dire aurevoir, elle m’a donné rendez-vous au même endroit à la tombée du jour, à la pleine lune de février. J′ai accepté.
Ce 20 février, toute la journée, je me suis demandée dans quoi je m’étais encore embarquée. J’avais rendez-vous, en début de nuit, en plein bois, avec une femme dont tout ce que je connaissais était le prénom. La soirée était particulièrement glaciale… la température indiquait –30 degrés.
J’aurais pu prétexter un empêchement, un malaise soudain mais je n’avais aucun moyen de la rejoindre et j′avais donné ma parole. J’ai pris mon courage d’une main et ma lampe de poche de l’autre, je me suis emmitouflée comme un enfant, la tuque sur les yeux et le foulard par-dessus le nez, j’ai enfilé mes raquettes et j’ai suivi le sentier qui menait à son camp.
De temps à autre, j’arrêtais pour regarder la lune, écouter le silence. J’étais bien, le froid n’arrivait pas à transpercer mes vêtements mais ma respiration s’emballait régulièrement. Une trentaine de minutes plus tard j’étais enfin arrivée. La vieille indienne n’était pas encore là. J’avais le temps de reprendre mon souffle avant notre grande marche. En effet, j’ai oublié de vous dire qu’elle m’avait donné rendez-vous pour qu’on fasse ensemble le tour du lac; une randonnée de près de trois heures. J′était heureuse de pouvoir récupérer quelques forces avant d′entreprendre ce trajet.
En l’attendant, je me suis fais un lit de thuyas et je me suis couchée sur le dos pour regarder le ciel. La nuit était sans nuage. La lune régnait de toute sa rondeur dans un univers magnifiquement étoilé. C’était magique. Il n’y avait aucun son. Rien. Pas de bruit de voiture, pas de craquements de branches, même pas d’oiseaux. Rien. Le pur silence. Différent du silence de la maison où le tic-tac de l’horloge, le moteur du frigo, les mouvements des chats créent un bruit de fond qu’on oublie mais qui est là bien présent. Dans ce bois, aucun son n’arrivait jusqu’à moi. Du coup, j’ai pris conscience de ma respiration; également d′un genre de grondement provenant probablement de ma circulation sanguine. Je suis restée ainsi un long moment à écouter ce qui se passait en moi.
Soudainement…une petite peur surgit sournoisement. Tout ce vacarme intérieur était-il vraiment normal ? Ma respiration n’était-elle pas trop rapide ? Un bruit nouveau m’a fait sortir de mes réflexions. J’ai entendu un long et profond sifflement au loin là-bas. Comme une lamentation qui se répétait encore et encore. Peut-être un orignal? Un chevreuil? Peut-être un ours? Impossible, me dis-je pour me rassurer, à cette période de l’année ils étaient sûrement encore profondément endormis. J′avais beau me concentrer, je ne reconnaissais pas le son.
Une autre peur surgit, celle d’être en danger. J’ai arrêté de respirer pour mieux écouter. De nouveau le silence. Comme si ce qui émettait ce sifflement, se sentant observé, s′arrêtait aussi. C’est en poussant un soupir que j’ai soudainement réalisé que le son provenait de l’intérieur de moi et non de l’extérieur comme je le croyais. D’un côté l’apaisement que ce ne soit pas un animal sauvage et de l’autre la peur pour la santé de mes poumons qui silaient à chaque respiration. Tout va bien, que je me répétais.
Mon regard s’est de nouveau porté sur la lune, les étoiles. C’était féerique. D’un coup je voyais l’infiniment grand. J’avais la sensation de ne faire qu’un avec l’Univers; comme si la Vie s’était arrêtée un instant pour me permettre de reprendre contact avec moi-même. J’ai pensé que ce silence devait être familier à nos ancêtres.
Un craquement de branche… puis un autre m’a, une fois de plus, sortie de mes réflexions. C′est elle qui arrive, pensais-je avec enthousiasme. J’attendais fébrilement, le regard rivé sur le sentier. Plus rien. Plus un son. Le silence. Un silence inquiétant cette fois. Je me suis rappelée en un éclair le regard fier du trappeur qui m’avait dit l’automne dernier qu’il avait vu des pistes de loups. Et si c’était un loup? Ou pire… si c′était une meute ? Et s’ils étaient affamés? Et s’ils m’attaquaient. Et si… et si… Plus je « et si-jais», plus la peur grandissait. J’essayais de me calmer mais les scénarios dramatiques se bousculaient pour faire la une.
De toute mes forces j’ai tenté de raisonner ma peur. Il n’y a pas de loup, il n’y a pas de son que je me répétais encore et encore. Il n’y a pas âme qui vive…sauf moi… près d’un lac… loin de la maison…attendant une inconnue… en pleine nuit…seule au beau milieu du bois, proie facile des prédateurs féroces et affamés qui me guettent sûrement en secret.
La peur ne paralyse pas toujours croyez-moi. Je me suis levée d’un bond, j’ai pris mes raquettes à mon cou et j’ai dévalé le sentier en chantant «Valderi Valdera» à tue-tête pendant les vingt minutes du retour en accéléré. De quoi effrayer toute âme qui vive!
Je n’ai jamais revue la vieille indienne mais cette expérience m’a appris beaucoup sur moi, sur ma témérité, sur mes peurs.
Je préfère de loin la nature de jour, et de préférence autour de chez moi.

Via la Fée des Bois.