La maison… assassinée !
 
Détective
Ce matin le monde ne s’est pas réveillé.
Et depuis la maison gît comme morte, assassinée.
Ils lui ont dit que ce n’était pas de sa faute, qu’elle n’avait rien à se reprocher. Les mots vides de sens tournent dans son cerveau, et c’est comme si elle ne les avait jamais compris. Ce qu’elle sait, cependant, c’est qu’elle ne reviendra jamais. Et elle leur a expliqué, à tous ces gens, pourtant, ils n’ont rien voulu entendre. La surdité les a comme atteint, alors au lieu de leur expliquer, elle a préféré se murer dans le silence. C’est tellement plus aisé.
On est venu lui annoncer l’impensable.
Sa fille a été retrouvée allongée sur le sol, son scooter dans le fossé et son sac sur le dos. Décédée.
Alice a ouvert de grands yeux. Son scooter, c’était elle qui le lui avait acheté. Pour la réussite de son bac, la seule condition pour laquelle son enfant aurait le droit de poursuivre la musique.
Pour le bac. Il y’avait là de quoi en rire.
Elle s’est assise. De ses yeux les larmes n’ont pas coulé. Sous le choc assurément, a-t-on pensé. Mais en face des policiers, elle disait : c’est ma faute.
C’est moi qui voulais qu’elle soit quelqu’un, qu’elle ne se limite pas à une passade de jeunesse, moi qui voulais qu’elle les dépasse tous, qu’elle soit la meilleure en cours. J’attendais qu’elle ait une mention à son diplôme, qu’elle me prouve qu’elle savait rédiger autre chose que des notes sur des vieux morceaux de papier. Ce scooter, ce n’était pas pour elle. C’était juste pour que je puisse être fière d’elle, fière de ma petite fille, avec son très bien et son talent pour la musique. Douée dans tous les domaines.
Et on la félicitait.
C’est moi qui l’ai tué.
De là où elle se trouve, Alice peut voir la mer.
Ses grands yeux bleus se ferment, pour ainsi mieux profiter du bruit des vagues. Elle les sent même s’écraser sur le sable dorée. C’est si joli d’en imaginer leurs arrivées dans un lieu ignoré, elles qui n’ont connus que la grandeur de l’océan. Elles se soulèvent jusqu’à atteindre leur apogée ; et au moment où elles s’y attendaient le moins, à l’instant où elles touchent presque le ciel, elles retombent vers des terres inconnues. Elle ne s’est jamais lassée de ces images qui tournent en boucle dans sa tête.
Et lorsque le soir s’invite dans le paysage, l’odeur de la nuit se mêle à celui salée des embruns. Le parfum est entêtant, elle a parfois l’impression que ce goût emplie sa bouche toute entière. Il lui rappelle le goût du sang, amer, comme quand elle se mort l’intérieur de la gencive. Même son mari, une fois où il l’a embrassé, a avoué qu’il faut qu’elle arrête cette mauvaise habitude, car lui aussi en gardait le souvenir à l’issue de leur baiser.
C’est curieux que la mer lui rappelle ce vague détail.
Ainsi, allongée sur le lit, elle est bien.
Il est si dommage que cette foule qui l’appelle l’empêche de pouvoir mieux savourer le déchaînement de la houle sur la plage. Mais Alice veut rester où elle se trouve. Elle ne veut pas participer à la fête où ces autres l’obligent à aller.
“Tu penses qu’elle se réveillera un jour et qu’elle cessera de se terrer dans son trou je ne sais pas le médecin qui l’a ausculté pense que c’est juste elle…”.
Ces brises de mots n’ont aucune signification. Ils parlent d’elle, mais elle est ailleurs.
En compagnie d’une mer qui enfin réussi à la comprendre.
Dans sa main elle tient trois petits bouts de bois, et c’est tout ce qui lui reste de sa fille. Sa toute, toute petite fille. Ces morceaux, c’est sa fille enfant, c’est sa fille plus grande. “Dis maman, je pourrais faire de la musique plus tard ?”. Et elle lui répétait inlassablement “Tu sais, c’est difficile de travailler dans ce milieu.” On n’explique pas à un enfant que ce n’est pas sûr et que pour ne pas souffrir, il fallait qu’elle choisisse un métier sérieux. Elle ne voulait que son bien, puisqu’elle était son unique enfant.
“-Alice, il faudrait que tu ranges sa chambre, maintenant.”
Elle s’est remise à parler, depuis quelques temps. Juste pour l’essentiel. Au travers de ses lèvres pincés n’est passé qu’un faible oui, brisé.
Il va bien falloir qu’elle s’y mette. Cela fait près de six mois, maintenant. Et elle n’a aucune envie qu’ils touchent ses objets de leurs mains sales d’inconnus. Sa fille ne l’aurait pas voulu, contrairement à ce qu’ils pensent. Avec leurs mains glacées, ils iraient tout détruire, ils iraient tout salir.
Elle leur répond plus tard, il lui faut du temps. Au moins encore un peu.
Le temps passe.
Des nuages cotonneux se sont déposés sur les arbres. L’hiver va bientôt pointer le bout de son nez – le métronome poursuit son inlassable routine.
Alice ne sait plus où elle en est.
Depuis qu’elle est partie, son esprit est tout empli de blancs qu’il lui faut combler dès à présent.
Un jour ses pieds ont grimpé les marches, seuls, mus par leur volonté propre. Les marches ont craqué sous le poids des heures.
Elle aurait dû penser à appeler un ébéniste. Sa fille le lui rappelait souvent. A force d’emmagasiner toute ce moisi, cet escalier va pourrir.
Quand elle était enfant, sa fille courrait dans cet escalier, un sourire au creux des lèvres. Parfois, ses mains saignaient d’avoir trop joué dans la journée. “Maman, maman, la prof de musique m’a appris à jouer un morceau de Bach !”. Dans son adolescence, ses cris envahissaient la pièce jusqu’à s’incruster dans les murs, et la porte claquait dans un battement sourd.
Maintenant, la maison reste toujours silencieuse.
La maison est morte.
Et elle reste au seuil de la chambre, avec son souffle court et sa douleur au cœur, sauf qu’aujourd’hui, personne ne viendra lui ouvrir la porte.

Via CherubCampus !